Discours de M. Jean-Marc Ayrault devant les ambassadeurs des pays de l’ASEAN à Paris (28/09/2016) [id]


Mesdames les Ambassadrices, Messieurs les Ambassadeurs,

Monsieur le Représentant spécial pour les relations économiques avec les pays de l’ASEAN, Cher Philippe Varin,

Chers Amis,

Je suis très heureux de vous accueillir au Quai d’Orsay, quelques semaines après la visite d’État du Président de la République au Vietnam et à deux semaines de la réunion ministérielle entre l’Union européenne et l’ASEAN à Bangkok.

C’est d’ailleurs de l’Europe dont je souhaiterais, pour commencer, vous dire quelques mots.

Évidemment, même si les pays de l’ASEAN sont loin de l’Europe, vous vous intéressez beaucoup à ce qui s’y passe, parce que les relations entre l’Europe et l’ASEAN sont essentielles et parce que tout ce qui se passe en Europe depuis plusieurs mois vous interpelle. La décision prise par le peuple britannique de se retirer du projet européen par le Brexit nous interroge en effet collectivement. Ce que je voudrais vous dire, c’est que j’ai la ferme conviction que l’Union européenne sortira plus forte de cette épreuve.

Cela peut surprendre que je dise cela. On aurait pu craindre un effet de contagion après le vote britannique, mais ce n’est pas ce qui s’est passé. C’est plutôt une prise de conscience qu’il y avait là un risque pour l’avenir. Le sommet informel de Bratislava des chefs d’État et de gouvernement , qui se sont réunis à 27 et non pas à 28 pour la première fois, a permis d’adopter une feuille de route pour la relance du projet européen sur des questions essentielles. Il est important que l’Europe se concentre sur ces questions essentielles, qui intéressent nos concitoyens. D’abord la question des migrations, la question de la sécurité et puis celle de l’économie.

Les crises auxquelles nous avons fait face ces dernières années ont été surmontées. Ce sera également le cas pour le Brexit. Notre volonté, c’est que l’Union européenne à 27 soit plus forte que les 28 moins un, et qu’elle demeure donc pour l’ASEAN un partenaire stratégique et engagé.

Bien sûr, le chemin que l’ASEAN a suivi n’est pas tout à fait le même que celui suivi par l’Union européenne. Pour autant, je suis intimement persuadé que nos expériences respectives d’intégration régionale sont un fondement solide pour renforcer notre partenariat, dans tous les domaines. La réunion ministérielle de Bangkok doit ainsi préparer l’élévation du partenariat UE-ASEAN au niveau stratégique.

S’agissant des relations entre la France et l’Asie du Sud-Est, c’est une histoire très ancienne qui nous lie et qui comprend des chapitres d’une grande densité, y compris les heures plus sombres de la colonisation. La France est aujourd’hui un partenaire très impliqué dans la relation à vos pays et dans le développement de votre région. La France avait également été, en 2007, le premier pays européen à adhérer au Traité d’amitié et de coopération (TAC) en Asie du Sud-Est.

Pour illustrer cette dynamique, permettez-moi aussi une note plus personnelle : je me suis moi-même rendu, comme Premier ministre, à Singapour, aux Philippines (où il s’agissait de la première visite d’un Premier ministre français), en Thaïlande, au Cambodge et en Malaisie, puis, en juin dernier, en tant que Ministre des Affaires étrangères, en Birmanie. Et, puisque c’est, malgré moi, de notoriété publique, je peux aussi vous avouer que c’est au Vietnam que j’ai passé mes premières vacances après avoir quitté mes fonctions de Premier ministre en 2014 !

C’est dans ce contexte de proximité et de confiance réciproque que je veux tracer ici de grands axes pour le renforcement des liens de l’Europe et de la France avec l’Asie du Sud-Est.

En matière politique d’abord.

Nous sommes liés par des défis globaux qui nécessitent un dialogue étroit.

En tant que membre permanent du conseil de sécurité, la France a des responsabilités particulières à l’égard du maintien de la paix et de la sécurité internationales. Je me réjouis de l’excellente coopération que nous entretenons avec la Malaisie au sein de ce conseil depuis bientôt deux ans.

Défi central qui nous concerne tous, le terrorisme a frappé au cours des derniers mois, en France comme en Asie du Sud-Est. Même si Daech recule au Moyen-Orient grâce à l’action de la coalition internationale, l’organisation terroriste se démultiplie ailleurs, y compris dans votre région. Quelques centaines de ressortissants d’Asie du Sud-Est combattent actuellement en Syrie et en Irak. Nous devons continuer à lutter ensemble, dans le respect du droit international, contre la radicalisation et contre tous les trafics qui alimentent les groupes terroristes. Votre région abrite une très importante population musulmane, dotée d’une histoire et d’une civilisation particulièrement riches, avec une tradition pluriséculaire de tolérance et de vivre-ensemble. Nous pouvons travailler davantage, collectivement, à protéger l’islam de ceux qui s’en revendiquent pour semer la terreur. Nous devons montrer, ensemble, qu’il n’y a pas de guerre de civilisations. Notre époque offre au contraire l’opportunité d’un dialogue et d’un enrichissement mutuel sans égal dans l’histoire de l’humanité.

Autre enjeu, celui de la sécurité régionale. En mer de Chine méridionale, nous avons tous besoin d’un règlement pacifique des différends territoriaux et du maintien de la liberté de navigation et de survol, tout cela dans le respect du droit international. C’est une voie de transit majeure, y compris en direction de l’Europe. La marine française navigue régulièrement dans cette zone et continuera à le faire - c’est aussi un passage stratégique vers nos territoires du Pacifique. Nous continuerons donc à apporter tout notre soutien aux négociations menées entre la Chine et l’ASEAN pour l’élaboration d’un code de conduite.

L’Asie du Sud-Est, en raison de sa géographie, est particulièrement exposée au changement climatique. En février 2015, le lancement conjoint, à l’occasion de la visite du président de la République aux Philippines, d’un « Appel de Manille à l’action pour le Climat », a contribué à la mobilisation de la communauté internationale en amont de la COP21. Nous avons également apprécié le rôle joué par le ministre des affaires étrangères de Singapour, M. Balakrishnan, qui était l’un des 14 facilitateurs pendant la Conférence de Paris. Il nous appartient désormais de mettre en oeuvre au plus vite l’Accord de Paris. Je tiens à saluer ici Brunei, le Laos, Singapour et la Thaïlande, qui l’ont ratifié ce mois-ci. J’encourage vivement les autres pays de l’ASEAN à suivre cette voie.

Au-delà de ces défis globaux, nous devons partager des objectifs politiques autour de valeurs communes.

C’est sur le fondement de notre héritage culturel et intellectuel commun que la France promeut en Asie des principes et des intérêts partagés : le respect des droits de l’Homme - y compris le droit à un procès équitable - le respect des libertés fondamentales, la liberté d’expression et la démocratie. Nous défendons, avec l’Union européenne, l’abolition universelle de la peine de mort, en tous lieux et en toutes circonstances. Cet engagement nous conduit à nous exprimer parfois pour rappeler nos espoirs de progrès dans certains de vos pays - je pense par exemple à notre espoir de voir la Thaïlande retrouver rapidement un ordre constitutionnel et démocratique. Prenez ces déclarations non comme une propension à donner des leçons, mais plutôt comme le signe de l’intérêt particulier que nous portons, Français et Européens, au sort des peuples et à l’universalité des principes exposés dans la Charte des Nations unies et dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme adoptée en 1948 à Paris. C’est d’ailleurs dans ce cadre international que se situe la Déclaration des droits de l’Homme de l’ASEAN, adoptée en 2012 à Phnom Penh par les chefs d’État et de gouvernement de votre région.

Dans ce contexte, je salue le processus de transition démocratique que connaît actuellement la Birmanie. Lors de ma visite en juin dernier, j’ai rappelé que la France se tiendrait aux côtés des autorités birmanes démocratiquement élues, pour accompagner la Birmanie sur la voie de la paix, de la démocratie et du développement.

J’en viens à présent à nos relations économiques.

Je voudrais d’abord renouveler mes félicitations pour la création, le 31 décembre 2015, de la « Communauté économique de l’ASEAN ». C’est une étape fondamentale vers le renforcement de l’intégration économique, financière et réglementaire de l’ASEAN. Cette évolution va consolider l’attractivité de l’Asie du Sud-Est, troisième économie d’Asie avec un taux de croissance de 5% en moyenne depuis trente ans. Cette nouvelle communauté va aussi contribuer au développement des échanges économiques entre l’Union européenne, première puissance marchande du monde, et l’ASEAN.

À cet égard, la France soutient les négociations d’Accords de libre-échange (ALE) initiées par l’UE et plusieurs pays de l’ASEAN. Un texte est déjà agréé avec Singapour et le Vietnam. Des négociations sont en cours avec la Malaisie, l’Indonésie, les Philippines et la Thaïlande. Des discussions ont aussi commencé avec la Birmanie pour un accord de protection des investissements.

Nous voulons renforcer encore la dynamique de nos échanges commerciaux bilatéraux, qui atteignent près de 30 Mds d’euros en 2015. Les secteurs de l’agro-alimentaire, de la santé et de la ville durable sont, en particulier, porteurs d’opportunités.

Votre région accueille de plus en plus d’investissements. Le récent rachat de la société de transport maritime singapourienne « Neptune Orient Lines » par l’armateur français CMA-CGM illustre la participation de la France à ces investissements.

Nous devons aussi continuer à oeuvrer pour l’augmentation des investissements de l’ASEAN en France, qui sont encore trop modestes. Les réformes économiques mises en place par le gouvernement français depuis 2012 favoriseront ce mouvement. J’en avais d’ailleurs présenté les grandes orientations dès 2012, à Singapour.

Je remercie M. Philippe Varin qui s’engage avec efficacité, depuis plus de deux ans, aux côtés de tous les acteurs du commerce extérieur français pour renforcer ces échanges économiques.

Enfin, nous devons poursuivre encore le renforcement de nos échanges dans les domaines du développement, des relations universitaires et scientifiques et de la culture.

L’Agence française de développement est présente depuis longtemps au Vietnam, au Cambodge et au Laos. Elle a progressivement élargi son champ d’intervention à la Thaïlande, à l’Indonésie, aux Philippines et dernièrement à la Birmanie. Entre 2010 et 2015, nous avons ainsi financé près de 100 projets en ASEAN, pour un montant de 2,2 Mds euro, en appui au développement durable et pour lutter contre le changement climatique.

Les échanges universitaires et scientifiques sont également un pilier de nos relations. Pour ne citer qu’un seul exemple, parce que le président de la République revient juste du Vietnam : l’Université franco-vietnamienne des sciences et technologies de Hanoï (USTH) doit fournir au Vietnam les cadres et ingénieurs nécessaire au développement d’une économie fondée sur la connaissance et l’innovation. Nous pourrions multiplier les exemples dans chaque pays de l’ASEAN.

Pour faire vivre ces échanges, nous souhaitons accueillir davantage d’étudiants d’Asie du Sud-Est en France. Ils sont aujourd’hui un peu plus de 10.000 mais pourraient être plus nombreux, alors que près de 400.000 élèves et étudiants apprennent aujourd’hui le français dans votre région. Nous souhaitons d’ailleurs dynamiser encore le développement de la francophonie, notamment par des formations linguistiques davantage orientées vers le monde du travail.

Enfin, la culture est une autre composante majeure de notre coopération. La France mène, en coordination étroite avec ses collectivités territoriales, une coopération en matière de préservation du patrimoine : au Cambodge, au Laos, au Vietnam, maintenant en Birmanie. Nous devons également faire vivre nos liens par des programmations culturelles dynamiques, tournées vers l’avenir et au bénéfice du plus grand nombre dans nos sociétés.

Voici, tracées à grands traits, les principales orientations dont je vous propose de poursuivre le développement, ensemble. Je compte sur vous pour y contribuer. L’ASEAN est véritablement, pour l’Union européenne, une organisation soeur. C’est dans cette intimité amicale que nous devons renforcer encore notre coopération, au sein d’une petite famille qui compte tout de même plus d’un milliard d’habitants lorsqu’elle est réunie !

Je vous remercie./.

Dernière modification : 04/10/2016

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